Cocktail à l’encre de seiche

Tu traverses les ombres
Au volant d’une voiture américaine, coupé sport
Tu dérives, pivotes, slalomes
Les phares environnants illuminent ton cœur brisé, un losange dans la nuit

Je suis cette chair accidentée, composée de glaise et de terre boueuse
Qui enfile d’un geste prompt
Une flanelle blanche et légère, par-dessus les boursouflures d’un épiderme
Sali. Le monde est du papier de verre pour mon corps sans peau

Alors, j’additionne une veste de cuir qui me serre un peu aux coudes
J’enfonce un Borsalino sur la tête, et attache mes cheveux mi-longs en queue-de-cheval basse. Puis,
Quand le crépuscule suinte sur les réverbères, je marche comme un pantin désarticulé
Dans les rues pavées d’un quartier de fêtes

Mes pores se dilatent, je deviens la cité
Je suis les échafaudages, je suis le toit d’ardoise, les ruelles, les vitraux
Je suis la grue qui surplombe, je suis partout où tu n’es pas
Je retrouve la saveur de ma peau, de mon odeur, de mon sexe, lavés d’un amour perdu

Je vibre dans la douleur, et je l’accueille toute entière, cette douleur
Une plaie ouverte, béante
Je la détaille, sans sourciller
Car je ne peux fuir nulle part où cette douleur ne serait pas

Dans les dédales du point culminant, un soir de mai
Assise au bar, dans une posture négligée
Le talon de mes bottes cliquetant nerveusement contre les pieds du tabouret haut
J’observe nonchalamment, d’un air détaché, les quelques humains égarés venus ici

Comme moi, se perdre. Venus ici, comme moi, entrer en solitude, ailleurs
À l’intérieur de ma cage thoracique, derrière l’ivoire des longues dents qui me tiennent debout
Longtemps, j’ai été douce et sucrée
Autrefois. Avant les désolations. Avant les coups-de-poing de la vie

Ceux, donnés en rafale. Ceux que nous goûtons tous et qui laissent dans la bouche
Une sensation âpre et métallique avant la fin d’un match qui annonce un chaos, définitif
Dorénavant, quand je balance la tête d’avant en arrière au son du Hip Hop que j’affectionne tant
On peut entendre les pierres s’entrechoquer dans ma poitrine. On peut entendre

Le grincement des rouages un peu rouillés
Le crissement d’une mécanique
Plus si jeune
Un peu usée

Il n’est pas si loin le temps où
Tu posais une main sur ma nuque et m’ambitionnais pour toi seul
Pour toi seul, quand j’appartiens au monde. Pour toi seul, quand le mouvement créatif
Qui m’anime, ficelle mon anatomie toute entière à la poésie

Au milieu d’un hiver rude, peu avant l’enfermement qui nous tiendrait suspendus
Des mois durant, j’ai posé un pardessus sur mes épaules alourdies par les saisons qui passent
Et j’ai dessiné une perspective
Jusqu’au point de fuite

Le temps d’une décennie
Serrés l’un contre l’autre, côte à côte, tout contre
Peau contre carapace, écailles contre plumage
Nous avions oublié le sens du mot : « Race »

Comme ils disent. « Nuances de peaux », nous rétorquions
Le damier de nos doigts entremêlés, ton bras autour de ma taille
Mes yeux posés sur le grain de ton écorce, nous y étions aveugles
Cela, pour nous, ne signifiait plus rien

Nous n’étions plus que des âmes aux corps sans couleur

Pour autant, un dimanche de février
J’ai choisi de ne plus être pour toi, celle qui enlace
Et d’avoir ébranlé tes fondations, je vis désormais avec une blessure extérieure
Au milieu des ténèbres

La soirée s’étiole, assise au fond d’un bus parsemé de noctambules, sur une ligne urbaine
Je me détourne et regarde par la fenêtre
Le paysage qui défile en longs traits grossiers de peinture grise
Les phares environnants posent un peu de lumière sur mon cœur brisé, un losange dans la nuit

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