Ogre et vampire, tendrement entrelacés

La sève s’écoule et pénètre l’esprit
De celui qui reçoit à celui qui crée,
De celui qui crée à celui qui reçoit.

Et celui qui écrit ne sait pas qu’il écrit pour cet autre,
Cet autre qui ignore, lui aussi, qu’on écrit pour lui.
À cet instant, pour lui, et seulement pour lui.

À un autre instant,
Pour un autre, et seulement pour un autre.
Le créateur, un créateur parmi tous les créateurs,

Un artiste parmi les artistes,
Vit consumé par l’impulsion
De sa maladie de l’écriture.

Celle qui carbonise l’épiderme jusqu’à l’os.
Celle qui est donnée très tôt dans l’existence,
Et dont personne ne sait trop que faire, excepté de la pencher un peu,

De l’étendre sur le papier avec délicatesse ou violence,
Tant bien que mal, aussi bien qu’on le peut, quand on le peut,
Si on le peut.

Cette écriture, elle ne rend ni riche, ni aimé, ni beau.
Cette écriture, elle n’est pas un métier en soi.
Cette écriture, elle est là, et il faut bien en faire quelque chose.

Parce que si on la contraint, la ligote, si on la tapisse au fond de l’estomac
Pour la couvrir d’alcool et d’addictions en tous genres,
Elle devient monstrueuse, acide, féroce. Elle devient :

Aigreur, méchanceté, colère.
Non, pas d’autres choix que de s’asseoir docilement à cette table-là,
En s’efforçant de suivre le flot

Quand il est présent, et ce, sans en attendre quelconque accalmie.
Car, toute cette littérature dégagée du thorax
N’évite à personne de s’abandonner à l’aigreur, la méchanceté, la colère.

Pour qui écrivez-vous, Madame ? Pour qui ?
Et vous, Monsieur ? Pourquoi ?
Évidemment, cela n’a aucun sens ! Évidemment, cela n’a aucun but !

Pourtant,
Et quelle curiosité quand on y pense un peu,
Pour le lecteur en recherche de distraction,

Pour celui qui déloge un livre de l’étagère
Et découvre, par hasard, les mots qui résonnent,
Toute la nécessité se tient là.

L’écrivain, guidé dans le mouvement par l’élixir invisible,
Le lecteur, guidé dans le mouvement par le suc en échos,
Sont deux étoiles errantes déterminées à la rencontre inévitable.

L’écrivain dit, sans le savoir,
Ou, en le sachant, mais en l’ignorant pour pouvoir l’écrire,
Pour cet appétit du lecteur.

Quand la soif qui le plonge dans les abysses du langage,
Surgit, elle, à l’improviste, perce la chair, conquiert sa moelle,
Devient bouillonnement, obsession, urgence,

Ardeur, génère fatigue, lutte, frustration,
Exige vérité,
Gravite comme la pointe d’un compas, autour.

À ce moment-là, le lecteur ?
N’existe pas, le lecteur.
L’écrivain, chien mouillé devant son cahier ou son ordinateur,

Parfois, devant les deux,
Chien du matin, chien de nuit,
Ne ressemble plus à rien,

N’a plus ni corps, ni contenance physique,
N’est plus que celui qui écrit.
N’est plus que le verbe et tout ce qu’il entraîne en cascade.

N’est plus que le mot et tout ce qu’il contient dans ses bagages.
Ne pense guère au lecteur,
Ne le considère même pas.

Comme il se lève de sa chaise,
Le carnassier, là, lui traverse l’esprit.
« Vais-je lui plaire ? »

Canidé aux dents pointues,
Funambule qui traverse les heures en chevalier déglingué,
Ou en ballerine boiteuse, volé à son ailleurs,

Il embrasse la fortune pour mieux la louanger,
Il danse sur la pointe des pieds près, tout près de l’abîme,
Il charme les loups au nom d’un absolu hors d’atteinte,

Puis, il rentre aux aurores, malade, titubant, harassé,
Espérant métamorphoser l’aventure en vue de séduire son monstre amoureux sans visage,
La créature qu’il adore et sans laquelle il n’est rien,

Sans laquelle, il disparaît.

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