Sur l’autre rive

De loin en loin, je les observe
Ces autres
Ceux dont l’histoire personnelle
N’a pas été frappée par le sceau du passé familial
Sous lequel les épaules s’affaissent

Ceux pour qui les souvenirs
Sont des cartes postales aux couleurs pastel
Et au grain épais
Ceux qui pensent en temps à occuper
En projets de vie et en croisières

Derrière la longue vue
Je les regarde et les envie parfois
Ceux qui se tiennent droits
Sans jamais avoir eu honte
De l’endroit d’où ils viennent

Fiers, jamais écrasés par la pesanteur des mots qui n’ont pas été prononcés

Actionnaires

Après avoir aspiré l’économie du monde
Ils mangeront des plats hors de prix
Produits par des travailleurs miséreux
Et porteront des étoffes luxueuses
Seuls dans leurs immenses propriétés vides

Néanmoins les murs de leurs châteaux
Ne seront jamais assez épais
Pour contenir la rage du peuple

Jour de pluie

Un homme gris

Gris de ses cheveux
Gris de sa fumée de cigarette
Gris de son costume
Gris de sa Bretagne natale
Gris de sa tristesse
Gris des murs de son appartement
Gris de son ennui

Au bout du couloir
Dans une pièce au bout du couloir
La salle de jeux
Où les enfants rient
L’homme écoute la musique de leur joie
Il se baigne de leurs couleurs et de leur vie

(Arc-en-ciel)

Il pense à l’homme qu’il aurait pu être
Dû être
Il pense à ce qu’il est

Classe moyenne
Un travail à la banque
Propriétaire
Les courses le samedi après-midi au supermarché
Le divorce
Les enfants un week-end sur deux

Un homme ordinaire

Il y a longtemps qu’il a démissionné de l’ambition, de l’amour, de la beauté, de l’art, du sport et des vitamines

Il se meut dans les nuances de gris

Le gris clair
Le gris anthracite
Le gris chartreux
Le gris du fuel
Le gris de la nuit qui tombe
Le gris du jour qui se lève
Le gris des cœurs fatigués

Il faut avoir vécu en Bretagne pour entrevoir la grâce de tous ces gris successifs qui s’entremêlent dans une seule et même longue journée

Mais la grâce est bien ici
Pour qui sait regarder